Raid Pyrénéen, septembre 2026

Il est des rêves qui se transforment en défi, quelquefois…
De rêver, j’en avais bien besoin après cet accident en début d’année, qui m’avait mis à terre pour quelques semaines. Une voiture à la dérive contre un vélo laisse peu de place au suspens.


Traverser les Pyrénées par la route des cols, des plus légendaires aux plus modestes était une idée qui faisait son chemin depuis un bon moment. Et j’ai découvert par hasard qu’il existait un Raid, organisé par le Cyclo-Club Béarnais, qui cochait toutes les cases!


Le raid n’est pas une course, pas une compétition, c’est avant tout un voyage. L’idée étant de parcourir la distance (800 km) dans un temps imparti ( ici dix jours) en respectant des points de passage obligatoires (huit check-point).
Une inscription modeste, une date de départ laissée libre entre le 1er mai et le 30 septembre, et un seul adversaire, le mental !

Huit heures de train et deux changements plus tard, me voici à deux pas de l’atlantique, prêt à partir! Je n’épiloguerais pas sur la pauvreté de l’offre de transport train+vélo en France, n’accablons pas la bête blessée…

Le pas de Roland, dans les Pyrénées Atlantiques
Le pas de Roland.


Petite croix de fer ou chemin de croix ?

Hendaye, kilomètre et altitude zéro, c’est parti ! Plus qu’une petite mise en jambe, c’est à un échauffement que me convient les premières collines et les premiers raidillons du Pays Basque. Mon genou droit se souviendra longtemps de ce surprenant 22 % à la sortie du village d’Espelette… Rouge et piquant comme les piments du coin !

La légende veut qu’un coup de sabot du cheval de Roland (celui de Roncevaux) ait ouvert l’étroit défilé où serpente la Nive après Espelette, le Pas de Roland. Ce qui est certain, c’est que sur cette voie partagée on rencontre plus de piétons et de vélo que de voiture. Et pour cause, s’y croiser est impossible et le stationnement le long de la falaise est hautement déconseillé en raison des chutes de pierres fréquentes.
La route jusqu’à Saint-Jean le Vieux en mène beaucoup plus large entre les pâturages et les maisons blanches et rouge de Basse Navarre.

Dans le col de  Burdinkurutxetak
Dans le col de Burdinkurutxetak


La deuxième journée fait entrer dans le vif du sujet et même si la région est plus célèbre pour ses fromages, Ossau-Iraty et Ardi-Gasna, que pour le dénivelé de ses cols, ces derniers ne sont pas à négliger avec la beauté époustouflante des paysages et leurs pentes plus que respectables
La première difficulté est le col de Burdinkurutxetak (« petite croix de fer », en Basque) dont le nom résonne avec celui de ma monture, un Croix de Fer de chez Genesis. Le col doit son nom à l’ancien chemin muletier jalonné de croix de fer pour permettre aux bergers de se repérer.


Du pur « Tour de France ».

Gâteau basque
Gâteau basque à la cerise noire… de l’énergie atomique pour cycliste!

Et surtout lorsque se présente le col de Marie-Blanque dont les 1000 mètres d’altitude et 700 de D+ ne disent rien du piège qu’il nous tend! un démarrage tout en douceur avant les 4 derniers kilomètres entre 10 et 14%! Avancer debout sur les pédales n’était pas une image. Moi qui pensait pouvoir grimper aux arbres avec mon 34/44 de VTT…
La nuit à Bielle est la bienvenue pour préparer l’étape qui suit, du pur « Tour de France ».

Je me souviens encore du regard de Marion lorsque je préparais ce raid et particulièrement cette étape. Souvent devant lors de nos randonnées partagées, je la sentait soulagée de rester à la maison et inquiète des ces 110 kilomètres et 3200 mètres de D+.

Col d'Aubisque
Atteindre les sommets, ici l’Aubisque.

Aubisque, Soulor et Tourmalet en point final et point d’orgues de la journée, ces pentes sont lourdes d’histoires et de légendes. Les pionniers du Tour de France s’y sont souvent cassé les dents, et celles de leurs pignons aussi!

Mais les choses ont bien changé depuis le premier passage de la grande boucle en 1910 et les bolides à quatre et deux roues ont remplacé les bergers et leurs troupeaux. Aucun risque de tomber sur des patous…

Le Tourmalet, 2115 m
Le Tourmalet, “mauvais détour”


Les créateurs du raid Pyrénéen ne sont pas des assassins, loin s’en faut, mais le Tourmalet reste un sacré morceau pour qui n’y est pas un peu préparé, au moins psychologiquement. Aujourd’hui, on est rarement seul sur ses pentes mais l’arrivée au sommet (2115 mètres) reste une petite victoire qui se savoure en solitaire. Et à voir le nombre de pouces levés par les purs routards qui dépassent sans peine mon Croix de Fer et ses 17 kilos de charge, je sens qu’il se passe un peu quelque chose.

Enfiler un coupe vent et rejoindre la vallée de Campan n’est qu’une formalité tout en descente, sauf à rater l’embranchement vers mon hôtel et devoir refaire quelques kilomètres en sens inverse. Manque de lucidité?

A Sainte-Marie-de-Campan, on répare…

À Sainte-Marie-de-Campan, l’histoire va se répéter en mode (très) mineur quand la béquille de mon Croix de Fer décide de ne pas continuer le voyage. Réparation sur la place du village, au pied de la statue d’un héros du Tour de France. Pas de fourche à forger mais juste un peu de graisse sur les mains!


Trois petits cols et puis s’en vont…

Le Pic du Midi de Bigorre
L’observatoire vous observe…

Des trois « petits » cols suivant, le moins connu est aussi le plus exigeant. Si Aspin m’accueille au son des sonnailles et des troupeaux, si Peyresourde me fait basculer dans la seconde moitié du raid, c’est dans Val-Louron-Azet que la pente s’est montré la plus tenace, régulière mais rarement en dessous de 8 %. Et la chaleur de ce mois de septembre n’a pas arrangé les choses…

Au petit matin, il fallait bien se couvrir pour attaquer les premières difficultés du col du Portillon. Heureusement, quelques passages à 14 % ont eu vite fait de me réchauffer.
J’ai du mal à imaginer les réfugiés Républicains espagnols fuyant la répression franquiste ou les résistants français tentant d’échapper aux nazis, qui devaient franchir ce verrou dans le froid et la nuit!

Col de Peyresourde
Sur la route de Cerbère, on croise la TPR (TransPyrénéenneRace)

Aujourd’hui la frontière est devenu lieu de passage et de rencontre entre des cultures et des langues différentes, et si, le val d’Aran, réputé pour la présence de nombreux ours, est rattaché à la Catalogne, on y parle plus occitan que catalan. Jusqu’à l’ouverture du tunnel de Vielha, il était beaucoup plus facile d’y accéder depuis la France en remontant la vallée de la Garonne.

Descendre au fil du fleuve gascon pour rejoindre les premières pentes du col de Menté s’apparente à une balade dominicale même sur la nationale très fréquentée. Et attaquer les lacets de cette D44 fait entrer dans le monde des cols «discrets», loin des spots touristiques que sont l’Aubisque, Aspin ou le Tourmalet.
C’est encore une fois la chaleur anormale de ce mois de septembre qui va rendre ces pentes particulièrement éprouvantes, chaque fontaine devenant une aubaine.


Des écossais bons pour le moral !

La montée du Portet d'Aspet
Quand l’écossais n’est pas avare de ses efforts…

Dans la montée du col suivant, le Portet d’Aspet, l’étape va se corser. Si les dix premiers kilomètres permettent de profiter de la fraîcheur des sous-bois Commingiens, les cinq derniers mettent le moral à rude épreuve. Heureusement, la rencontre de Fiona et Mark, deux cyclotouristes écossais, fera passer les derniers hectomètres sans trop de peine.

Col du Portet d'Aspet
… difficile de le suivre!

Le temps d’un ravitaillement au sommet du col va nous permettre de faire connaissance et j’apprendrais qu’il sont descendu de Saint-Malo par la «Vélodyssée» jusqu’à Saint-Jean de Luz et qu’ils rejoignent Collioure par la route des cols. Chapeau bas ! Nous nous croiserons encore quelques fois au gré des dernières étapes.

Le Portet d’Aspet raconte aussi une histoire beaucoup plus triste, celle d’un coureur du Tour de France qui s’est tué dans la descente en 1995. Son décès est à l’origine du débat sur le port du casque obligatoire dans les pelotons, et recommandé pour tout un chacun.

Je suis attendu à l’arrivée de l’étape à Seix par ma fille Ninon, venue de son coin d’Ariège et qui va me regonfler le moral pour la fin du périple.
Les petits pépins physiques qui commençaient à s’accumuler (genou douloureux depuis la première étape, tendinite et irritations) risquaient d’entamer ma détermination à aller au bout. C’est dire si ce moment de détente et de partage autour d’une bière était bienvenu!

Dans le col d'Agnès
Le col d’Agnès, 33° sans ombre!

Le col de Latrape n’est pas ce qu’on peut appeler un monstre pyrénéen mais si la pente est courte, elle est soutenue. Emprunté tôt le matin j’en ai apprécié le calme, la fraîcheur et le silence en admirant au passage quelques vautours dans les ascendants.

Changement de registre pour le col d’Agnès, 1570 mètres de brutalité pure, exposé ce jour là au vent et au soleil. Des pentes à casser le moral, pas de ravitaillement possible, on est dans les pâturages du début à la fin et ce n’est pas la courte descente vers l’étang de l’Hers qui va y changer grand-chose.


Bière et coupe de glace.

Ax les Thermes
Bain de pieds à Ax les Thermes.

Heureusement, la montée vers le port de l’Hers (dans les Pyrénées, un port, c’est un col) va se faire en compagnie d’un cycliste local que je remercie chaleureusement pour avoir bien voulu faire cette ascension à mon rythme.
J’ai profité de ses connaissances pour me renseigner sur la route reliant Tarascon sur Ariège à Ax les thermes, une nationale très fréquentée et parfois en 2X2 voies. C’était finalement la meilleure solution, la N20 est très large et seuls les dernières kilomètres sont interdits aux vélos mais facilement contournables.

Je n’ai pas eu le temps de profiter de la chaleur des sources d’Ax les Thermes, mais beaucoup plus de la douche de l’Hôtel Bellevue, le premier digne de ce nom depuis le début de ce périple. Bière et coupe de glace au « Comptoir des Négociant » au son d’un concert des Croquants achève de me remettre au clair avant la journée de demain et le port de Pailhères.

Montée du Port de Pailhères
Soudain, l’hiver…

Second col du raid à plus de 2000 mètres d’altitude, il est aussi l’un des premiers à être fermé à la circulation au début de l’automne. Je comprends maintenant pourquoi!
Si jusque-là j’ai rencontré des conditions plutôt estivales, le changement de décor est assez brutal passé les 1500 mètres et la station d’Ascou-Pailhères. Un brouillard à couper au couteau, un vent changeant au gré des lacets de la route, une température qui va vite tomber sous les 10°C, le tout associé à des pentes dissuasives et pour seule compagnie les tintements étouffés des sonnailles et des clarines des troupeaux, rarement le sentiment d’isolement ne m’aura paru aussi oppressant!

Le Port de Pailhères
Je ne m’attarde pas ici!

Le col de Jau qui suit n’est guère plus accueillant et sa descente verra ma première rencontre avec un patou!
Là, je m’attarde un peu, dans ce domaine toutes les expériences sont bonnes à entendre.
Au détour d’un virage, je tombe sur un troupeau de brebis, moitié d’un coté de la route et moitié de l’autre coté. Au milieu le patou se manifeste instantanément et se dirige vers moi. Pieds à terre immédiatement, le Croix de Fer entre nous (comme un vade retro?), il s’approche, me renifle longuement (il aime les odeurs fortes, l’animal !), décide que je ne suis pas un danger et se couche sur le bas coté. J’en conclus que je peux passer, avance doucement sans le quitter des yeux et ne remonte sur le vélo qu’une fois hors de sa vue!

Ne reste plus qu’à faire tamponner mon carnet de bord à Moltig-les-bains, dans un bar où à 15h coule plus de blanc sec et de pastis que d’eau dans le ruisseau tout proche de la Castellane.


Gérer les patous !

Encore quelques coups de pédales et je suis accueilli à Eus par Claudia, juste avant l’orage, pour une soirée face au Canigou et la plaine du Tet.
Mon dernier petit déjeuner se fera avec un chili con carne, ma réserve de céréales étant épuisée.

Incendie de Bouleternère
A peine 2 mois et déjà la forêt reverdit!

Beaucoup d’émotions en traversant les villages touchés par les incendies du mois de juillet dont les traces sont encore bien visibles dans les paysages et les esprits.

Jusqu’à Argelès, je traverse une plaine du Roussillon écrasée de chaleur et de sécheresse avant de rejoindre la méditerranée et ses criques encore largement fréquentées à cette époque de l’année.
C’est à Cerbère que la pharmacie à l’entrée du village va apposer un dernier tampon sur mon carnet de bord et mettre un point final à ce Raid.

Le village d'Eus
A Eus, j’évite l’orage à quelques minutes.

Je ne sacrifierai pas au rituel du bain sur la plage du village, trop partagé entre la joie et la tristesse d’en finir avec ces huit jours de liberté, à en apprendre beaucoup sur les autres, sur soi, sur mes limites, à surmonter mes doutes et quelques douleurs aussi, mais surtout à prendre beaucoup de plaisir à sillonner ces montagnes, ces cols et ces vallées.

Arrivée à Cerbère
Cerbère, gardienne du paradis!